Au Japon, le Sentô a longtemps été un prolongement de la maison : un bain public accessible à tous où chacun venait se laver, se retrouver, partager un moment simple et quotidien. Pensé comme un espace communautaire, il rassemblait autour d’un geste essentiel — prendre un bain ensemble — et faisait partie intégrante de la vie de quartier.
À l’origine (710–794), le bain apparaît d’abord dans les temples bouddhistes, où il relève d’un acte de purification. Dans ces enceintes religieuses, il ne se limite pas à l’hygiène : il s’inscrit dans une discipline du corps au service de la vie spirituelle. Certains temples ouvrent leurs bains aux voyageurs et aux habitants, dans un geste d’hospitalité qui préfigure le Sentô urbain. La pratique se détache progressivement du cadre religieux et gagne la ville : des bains publics existent dès la période de Heian, puis se développent pleinement à l’époque d’Edo. Dans les villes très denses, les maisons en bois sont rarement équipées pour le bain : l’humidité est difficile à gérer et le chauffage de grandes quantités d’eau présente un risque constant d’incendie. Le Sentô s’impose ainsi comme une solution collective, pratique et sécurisée. Avec la modernisation de l’ère Meiji (1868–1912), les revêtements en bois sont progressivement remplacés par des matériaux plus durables et plus sûrs, tels que le carrelage ou la mosaïque, qui contribuent à définir l’esthétique propre aux établissements. Sur les murs, de grandes fresques paysagères adoucissent l’espace et introduisent une évocation apaisante de la nature.
Aujourd’hui, le Sentô occupe une place plus discrète qu’autrefois. Avec la généralisation des salles de bains dans les habitats, leur fréquentation a diminué et beaucoup ont fermé. Pourtant, certains continuent d’être des bains de quartier, tandis que d’autres se réinventent (sauna, café, événements), attirant de nouveaux publics. Dans une société dense et souvent pressée, le Sentô demeure un espace suspendu : un lieu où le corps se détend, où les hiérarchies s’effacent, et où subsiste, encore aujourd’hui, une forme simple de communauté.




« Il existe au Japon des lieux sans équivalent en France : les Sentô. A la différence des Onsen – les sources d’eau chaude naturelles des zones rurales – les Sentô sont des bains publics urbains et populaires, situés en plein centre-ville où, une fois la journée finie, on peut y retrouver sa famille, ses amis ou voisins de quartier pour y partager un moment de détente et de convivialité. – Nuages Flottants »


Depuis la rue jusqu’aux bassins, une suite de pièces accompagne le passage vers l’immersion. Après l’accueil, où l’on règle son entrée, deux portes mènent aux zones séparées pour hommes et femmes. On y retire ses chaussures puis ses vêtements, que l’on range soigneusement dans un casier. Enfin, une porte vitrée s’ouvre sur la salle des bains, chaude et saturée d’humidité, où se déploient plusieurs bassins. Après une brève toilette, chacun choisit un bain à la température qui lui convient et y entre lentement, en immergeant d’abord les pieds, puis le reste du corps. Il peut sembler étonnant qu’un geste aussi intime — se dévêtir entièrement, plonger son corps dans l’eau — se déroule dans un lieu ouvert à tous, pour le prix d’un café. Ce contraste entre l’anonymat du lieu et l’intimité du geste est à la fois troublant et fascinant.


César Debargue et Luna Duchaufour-Lawrance documentent les bains publics japonais – qu’ils ont découverts au fil de leurs séjours – dans leur publication Nuages Flottants. À travers des conversations et des entretiens menés avec des propriétaires de Sentô, le livre montre le fonctionnement de ces lieux. Les dessins réalisés par César Debargue composent à la fois un carnet de voyage et un guide, permettant d’approcher cette culture singulière du bain public. Ils dialoguent avec les photographies de Luna Duchaufour-Lawrance, qui en captent l’atmosphère et révèlent la manière dont ces espaces s’inscrivent dans la culture et le quotidien.
Le titre, Nuages Flottants, évoque l’ambiance brumeuse des bains chauds, où la vapeur suspend le regard et adoucit les contours.

Comment as-tu découvert les Sentô au Japon ?
Quand j’étais étudiant en échange au Japon, j’ai réalisé que beaucoup de mes camarades travaillaient dans des bains publics en parallèle de leurs études. C’est à ce moment que j’ai compris l’importance de ces lieux dans leur quotidien.
Un jour, alors que je me promenais dans la rue, j’ai croisé un ami de l’école. Il attendait un professeur pour aller au Sentô et m’a proposé de les accompagner. Je me suis ainsi retrouvé, à un moment, entièrement nu dans un bain public avec mon ami et mon professeur. Et c’est là que j’ai eu un déclic : j’ai compris, de manière très concrète, à quel point la culture japonaise était différente.
Qu’est‑ce qui t’a conduit à revenir au Japon pour développer le projet d’édition Nuages flottants ?
Pendant le Covid, le Japon est resté fermé très longtemps. Quand les frontières ont rouvert, j’ai souhaité y retourner avec ma compagne, Luna Duchaufour-Lawrance, artiste et photographe, et on a rapidement senti qu’on pouvait approfondir ce sujet.
On est restés environ trois mois sur place. On a rencontré beaucoup de monde : des propriétaires de bains publics, des clients, mais aussi une génération plus jeune qui travaille aujourd’hui dans les Sentô. C’était un moment particulier, juste après le Covid : beaucoup de bains publics fermaient. Il y avait une atmosphère assez mélancolique, d’autant plus que certains de ces lieux étaient vraiment exceptionnels.
Je pense notamment à un bain public Nishiki-yu (錦湯) qui comptait beaucoup, installé dans un bâtiment remarquable, en plein centre-ville, près d’un marché historique très connu de Kyoto. Aujourd’hui, le quartier est devenu très touristique, mais à l’époque c’était un endroit très local. Ce bain existait depuis environ 170 ans et a finalement été entièrement démoli. Nous sommes arrivés juste avant sa disparition, et nous avons pu en garder une trace photographique.
On sentait que beaucoup d’endroits allaient fermer. Il y avait toute une génération très âgée — souvent autour de 80 ans — qui ne pouvait plus continuer à faire vivre ces établissements. Je me suis dit que c’était peut-être le moment de collecter ces témoignages, de garder une trace. Il y avait un véritable enjeu : est-ce que ces lieux, essentiels dans la culture japonaise, sont en train de disparaître ?
Dans votre livre, tu évoques une jeune génération qui tente de sauver les Sentô.
Nous avons beaucoup échangé avec un jeune gérant de Sentô, Minato-san, propriétaire de Sauna no Umeyu (サウナの梅湯). Je l’avais rencontré pendant mon échange universitaire : il m’avait demandé de faire un dessin pour les serviettes de bain de son établissement — comme je fais des illustrations — et on est devenus amis.
Aujourd’hui, il est assez connu au Japon. Son Sentô attire beaucoup de jeunes et d’étrangers et, grâce à ce succès, il a pu reprendre d’autres bains publics qui risquaient de fermer leurs portes. Quand un Sentô est sur le point de disparaître, il essaie de le reprendre et de le restaurer avec des techniques traditionnelles, en respectant le savoir-faire artisanal — notamment pour les fresques murales.
C’est lui qui nous a fait découvrir plusieurs Sentô. Parfois, il nous donnait rendez-vous et on faisait deux heures de route, sans même savoir où l’on allait. Il nous embarquait en disant : « Il y a un bain public génial, il faut absolument aller voir. »
Qu’est‑ce qui te touche le plus dans les Sentô : leur esthétique, leur atmosphère ou leur dimension sociale ?
Dans les Sentô, très souvent, il y a un grand dessin sur le mur, les Penki-e (ペンキ絵). À Tokyo, c’est souvent le mont Fuji, mais ça dépend des régions. À l’origine, les sources chaudes sont dans la nature : on fait face à une montagne, à un paysage puissant. En ville, c’est différent. Les peintures murales deviennent alors une forme de représentation de la nature. Tu es dans ton bain, au cœur de la ville, et devant toi s’étend un paysage peint, parfois immense. Je trouve ça très poétique.
Le Sentô est aussi un lieu social très particulier au Japon — et c’est même l’un de ses aspects les plus importants. C’est l’un des rares endroits où toutes les générations et toutes les catégories sociales se mélangent réellement : enfants, étudiants, personnes âgées. Et tout le monde est nu, ce qui crée une proximité très directe. Dans beaucoup d’autres espaces au Japon, tout est segmenté ; ici, tout le monde est ensemble. Il existe un mot japonais que j’aime beaucoup, qui désigne le fait de partager un moment sans forcément parler : une forme de socialisation silencieuse. C’est le « Hadaka no tsukiai (裸の付き合い) ».
Quelle était ta ligne directrice pour proposer un regard différent avec Nuages flottants ?
Il existe déjà beaucoup de livres sur les bains publics, souvent très bien faits. La plupart proposent des photographies d’architecture très soignées, presque comme un catalogue : de belles images, bien cadrées. Nous ne voulions pas faire un catalogue de plus. L’idée était plutôt de capter l’ambiance de ces lieux et de proposer un regard différent. Ce qui nous frappait, c’était leur dimension mélancolique — parfois délabrée — mais aussi leur côté décalé, très authentique, presque drôle.
Quels projets aimerais-tu développer à l’avenir ?
Les bains publics sont un sujet qui me touche profondément, pour ses dimensions culturelles, architecturales et sociales. J’aimerais continuer à travailler sur ce thème, mais sous d’autres formes. Peut-être un magazine ou une revue au format journal, avec des interviews, des textes, mais aussi des contributions d’artistes et d’artisans. Au Sentô, après le bain, les gens prennent le temps de se détendre, de lire, de rester un peu. J’aimerais créer un objet — comme un journal — qui accompagne ce moment-là : quelque chose qu’on lit après le bain.
J’ai aussi envie d’explorer des thèmes connexes — les volcans, l’eau, et tout un univers sensoriel. J’aimerais aborder ces questions avec une démarche sérieuse, presque journalistique, en poursuivant les interviews et en collaborant avec des artisans.





