Bernardo Bader
Chapelle Salgenreute

Sur une crête du Bregenzerwald, dans le Vorarlberg autrichien, la chapelle Salgenreute se dresse à l’écart du village de Krumbach. Sa silhouette élancée, dépourvue de clocher, évoque une construction ancienne sans en reproduire les formes. Entièrement enveloppée de bardeaux de mélèze, elle semble appartenir depuis toujours au paysage, bien qu’elle ait été achevée en 2016. Conçue par l’architecte Bernardo Bader, originaire de Krumbach, la chapelle remplace un petit édifice religieux construit vers 1880, dont l’état ne permettait plus la restauration. Plutôt que de restituer son apparence, Bader a choisi d’en conserver l’implantation, les proportions générales et la vocation communautaire, tout en proposant une architecture résolument contemporaine. Cette continuité repose moins sur la ressemblance des formes que sur la permanence des matériaux et des savoir-faire.

Une enveloppe issue de la tradition locale

La chapelle est construite sur un soubassement en pierre calcaire d’Alberschwende, au-dessus duquel s’élève une structure en bois. Ses murs et sa toiture sont recouverts de Schindeln, des bardeaux de mélèze façonnés à la main, selon une technique traditionnellement employée dans les régions alpines.

Dans le Bregenzerwald, le bardage en bardeaux constitue un élément caractéristique de l’architecture rurale. De petites pièces de bois, disposées en rangs superposés, protègent les façades des précipitations tout en permettant à l’eau de s’écouler. Leur durabilité dépend de la qualité du bois, du sens de ses fibres, de la conception des recouvrements et de la capacité de l’ensemble à sécher après la pluie.

Les bardeaux de la chapelle sont réalisés en mélèze à croissance lente, issu d’arbres abattus en hiver. Le choix de cette essence répond à ses qualités de résistance naturelle aux intempéries, mais aussi à son inscription dans une longue tradition constructive régionale. En recouvrant les murs et la toiture d’un même matériau, Bader efface la distinction habituelle entre façade et couverture. La chapelle apparaît comme un volume continu, presque monolithique, dont la forme contemporaine est entièrement façonnée par une technique ancienne. Le bardeau n’est donc pas employé comme un motif décoratif destiné à évoquer une architecture traditionnelle. Il constitue l’enveloppe même du bâtiment, assurant sa protection tout en déterminant son expression architecturale.

Construire avec le vieillissement

Le choix du mélèze non traité implique d’accepter les transformations naturelles du bois. Sous l’action du soleil, de la pluie et de l’humidité, les bardeaux changent progressivement de couleur. Les façades exposées au sud tendent à s’assombrir, tandis que celles orientées au nord prennent des nuances gris argenté. Cette évolution n’est pas considérée comme une dégradation esthétique à empêcher. Elle fait partie de la conception du bâtiment. Dans un entretien publié en 2020 par Der Standard, Bernardo Bader s’arrête devant une ancienne ferme et admire ses bardeaux, qui remplissent toujours leur fonction après plus de cinquante ans. Son intérêt ne porte pas uniquement sur leur apparence, mais sur leur capacité à traverser le temps sans perdre leur utilité.

La chapelle Salgenreute reprend ce principe. Sa couleur n’a pas été fixée au moment de sa construction : elle évolue selon son exposition, les saisons et les conditions climatiques. À mesure que le bois vieillit, le bâtiment se rapproche visuellement des anciennes fermes qui l’entourent. Le temps devient ainsi une composante de l’architecture. Là où certains matériaux industriels cherchent à maintenir une apparence uniforme, le bois non traité rend visibles les effets du climat. Les différences de teinte témoignent de l’environnement auquel le bâtiment appartient. Cette transformation progressive inscrit la chapelle dans le paysage sans chercher à imiter artificiellement les traces de l’ancienneté.

La tradition comme connaissance constructive

L’utilisation des Schindeln ne signifie pas pour autant un retour à des méthodes de construction inchangées. La chapelle associe une enveloppe traditionnelle en bardeaux à une structure contemporaine en bois lamellé-croisé. Douze éléments de renfort accompagnent l’élévation de sa toiture et contribuent à la stabilité de l’ensemble. Derrière les bardeaux, une lame d’air ventilée permet à l’humidité de s’évacuer et favorise le séchage du revêtement. La technique traditionnelle est ainsi adaptée aux connaissances et aux exigences constructives actuelles. Cette association montre que la tradition n’est pas nécessairement liée à la conservation d’une forme ancienne. Elle peut aussi constituer un ensemble de solutions éprouvées, susceptibles d’être réinterprétées et perfectionnées. L’architecture de Bader ne cherche pas à reproduire les fermes du Bregenzerwald. Elle reprend certains principes qui ont permis à ces bâtiments de durer : la connaissance des essences de bois, la protection contre les intempéries et la maîtrise de leur mise en œuvre. La continuité se situe dans l’intelligence constructive plutôt que dans la fidélité à une image.

Une architecture construite collectivement

La singularité de la chapelle ne tient pas seulement à ses matériaux. Elle apparaît également dans les conditions de sa réalisation. Le projet est né de l’initiative des habitants des hameaux voisins de Salgenreute, Au et Zwing, qui souhaitaient préserver leur lieu de prière. Après avoir constaté l’impossibilité de restaurer l’ancienne chapelle, ils ont entrepris sa reconstruction avec l’aide de l’architecte et des artisans de la région. Plus d’une centaine de personnes ont participé au projet, apportant du temps, des matériaux, des compétences ou un soutien financier. Des charpentiers, menuisiers, métalliers et fabricants de bardeaux ont travaillé aux côtés des habitants. Bernardo Bader a lui-même assuré bénévolement la conception et la coordination architecturale. Le bâtiment résulte ainsi d’une collaboration entre savoir-faire professionnels et engagement collectif. Cette manière de construire rappelle une pratique longtemps répandue dans les communautés rurales, où les bâtiments étaient réalisés à partir des ressources disponibles et des compétences locales. La chapelle possède une signature architecturale identifiable, mais elle demeure indissociable de ceux qui l’ont rendue possible.

Une continuité sans imitation

À l’intérieur, le bois conserve une présence tout aussi importante. Le sapin non traité habille les parois, le sol et les bancs, tandis que la lumière pénètre par une grande ouverture située derrière l’autel. La simplicité des matériaux contraste avec la hauteur de l’espace, produisant une atmosphère de recueillement sans recourir à une décoration religieuse abondante. La chapelle Salgenreute montre qu’il est possible de s’inscrire dans une tradition constructive sans reproduire les formes du passé. Le projet repose sur une connaissance du lieu, de son climat et des ressources disponibles. Les bardeaux de mélèze y sont choisis pour leur pertinence technique et culturelle, et non pour donner au bâtiment une apparence pittoresque. En réinterprétant cette technique dans une architecture contemporaine, Bernardo Bader montre qu’un savoir-faire traditionnel peut rester vivant sans être figé dans ses formes historiques. La tradition ne se perpétue pas nécessairement par la répétition des formes, mais par la transmission et la transformation des connaissances.

Références

  • Bernardo Bader Architekten, Kapelle Salgenreute, présentation officielle du projet, 2016.
  • Maik Novotny, « Das Werk der Hände: Der Architekt Bernardo Bader », Der Standard, 12 juillet 2020.
  • Franziska Leeb, « Kapelle Salgenreute », texte du jury du Bauherrenpreis, 2017.
  • Roland Pawlitschko, « Eins mit Ort und Menschen », Deutsche Bauzeitung, septembre 2017.
  • A+U — Architecture and Urbanism, n° 617, numéro consacré à Bernardo Bader, 2022.
  • Kapelle Salgenreute, monographie, Verlag der Buchhandlung Walther König, 2016.
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