Mayen à Lù Chatarme
dialogue avec la roche

Dans un village reculé de Suisse, un mayen se dresse encore, témoin silencieux d’une pratique pastorale ancestrale, toujours ancrée dans les usages locaux. Peu familier pour la plupart d’entre nous, ce type de construction vernaculaire accompagne depuis des siècles les agriculteurs qui, au gré des saisons, y séjournent temporairement pour veiller sur leur bétail.

Situé en altitude entre le village et l’alpage, le mayen occupe cette zone intermédiaire de la montagne où les troupeaux font halte avant de poursuivre leur montée estivale vers les pâturages supérieurs. On n’y vit jamais toute l’année : on y passe, on y reste juste le temps nécessaire. Le bâtiment répond à des usages simples — abriter les animaux, stocker le foin, offrir un espace pour se reposer ou préparer un repas. Sa forme n’est pas unique : elle varie selon la topographie, l’époque ou les ressources disponibles localement. Traditionnellement, la pierre compose la base : elle protège de l’humidité, stabilise, apporte de l’inertie. Le bois, plus léger, permet des assemblages rapides et adaptables.

Photo © Joël Tettamanti

C’est dans ce contexte que l’agence suisse Deschenaux Follonier propose une réinterprétation contemporaine du mayen à travers la rénovation d’une construction datant de 1860, située dans le hameau de Lù Chatarme, au fond du Val d’Hérens. Les architectes ont conservé le volume en bois d’origine et l’ont surélevé, tandis que la partie proche du rocher a été entièrement repensée. Reconfiguré en béton, le nouveau volume épouse les lignes de la falaise et vient s’inscrire dans le mince interstice qui le sépare de la roche. Par sa matérialité, il fait écho au caractère monolithique et brut du rocher tout en introduisant une tension maîtrisée avec l’existant. L’intervention redéfinit ainsi les limites du mayen, prolongeant à la fois sa logique constructive et son ancrage géologique.

Photo © Joël Tettamanti

À l’intérieur, cette tension devient expérience. Une large fenêtre cadre frontalement la roche, transformant cette proximité en une scène presque théâtrale. Les matières — béton brut, bois massif, pierre naturelle — dialoguent avec la même intensité que les vues cadrées sur la paroi, regardée comme un tableau abstrait. La nature cesse d’être un simple contexte : elle devient présence, matière, contrepoint du projet. En travaillant les masses, les textures et les cadrages, Deschenaux Follonier esquisse une forme de vernaculaire contemporain.

Photo © Joël Tettamanti

Le salon conserve l’identité de l’ancien mayen : plafond bas, pénombre et teinte profonde du bois. Un espace sombre, habité par la présence des matériaux : c’est ainsi que se révèle cette architecture. Dans le prolongement de ce volume préservé, l’architecte introduit un espace ouvert en lisière, où bois et béton se rencontrent. Le contraste entre l’espace d’origine et cette nouvelle intervention est saisissant.

Photo © Joël Tettamanti
Photo © Joël Tettamanti
Photo © Joël Tettamanti

Interview — Valentin Deschenaux

Quelle était la demande initiale pour ce projet ?
Refaire la toiture qui était en mauvais état et profiter de l’intervention pour élever le volume de 120cm comme le permettait le règlement.

Aujourd’hui, le lieu fonctionnetil encore comme un mayen ou son usage atil évolué ?
Non, il fonctionne toujours comme un mayen, pour le propriétaire « paysan » qui y vient pour garder ses vaches.

Qu’est-ce que vous avez cherché à préserver comme logique de l’existant ?
Une partie minérale côté rocher, une structure en bois massif « madrier » prolongée et la pièce originelle de 5x5m. Une seule essence de bois : le Mélèze.

Construction à son état d’origine © Deschenaux Follonier
Le chantier © Deschenaux Follonier

Au rez‑de‑chaussée, l’espace se divise en deux ambiances distinctes : un volume cuisine–cheminée ouvert sur le rocher, et une salle à manger qui préserve l’espace originel. Quelle était votre intention ?

En effet, l’espace d’entrée minéral est celui des rencontres brèves, pour prendre le petit déjeuner, dîner ou partager un apéritif à trois ou quatre personnes. Le séjour, qui comprend la salle à manger, prend place dans la pièce originelle, basse de plafond et plutôt sombre, mais empreinte d’histoire. Il constitue le cœur du mayen, avec son poêle en pierre ollaire qui prend le temps de chauffer l’espace, à l’inverse de la nouvelle cheminée ouverte, qui procure dès l’arrivée une chaleur immédiate et visible. Deux pièces, deux ambiances.

Vous avez combiné béton brut, menuiserie en bois et toiture en pierre. Comment avez-vous défini cet équilibre entre matériaux vernaculaires et écriture contemporaine ?

Il s’agit principalement d’intuitions pragmatiques… comme les mayens étaient construits autrefois, en regardant la topographie, le soleil et le contexte.

Le projet entretient un rapport très fort avec le rocher, comme un dialogue ou une tension. Était-ce un choix délibéré, ou simplement la reprise de l’implantation du bâti existant ? Cette proximité a-t-elle influencé les choix structurels et constructifs ?

Les deux. Je pense que l’espace disponible entre le mayen et le rocher était défini, mais le rocher était là bien avant le mayen… donc il lui devait un certain respect. Nous avons plutôt accentué cette tension / dialogue. Avant la transformation, la partie minérale était construite contre le rocher en partie basse. Le choix de la partie minérale en béton était clairement en lien avec la topographie, et donc avec les intempéries venant de la pente. Une majorité des constructions locales sont réalisées de cette façon. Ensuite, le béton isolant permettait de n’avoir qu’une seule couche monolithique, comme le bois massif « madrier » que nous n’avons pas isolé afin de continuer à ressentir le froid du côté bois, cette ambiance du mayen.

Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit en aucun cas d’un mayen « Airbnb » pour faire du rendement avec les vacanciers. Nous voulions garder ce côté authentique de ces constructions vernaculaires tout en assumant l’intervention dans son époque.

Photo © Joël Tettamanti
Photo © Joël Tettamanti

 

valentindeschenaux.ch

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