Cadre de vie : l’architecture oblique – Claude Parent

Les textes et illustrations présentés dans cette article sont issus de la brochure imprimée et diffusée lors de l’exposition de Claude Parent à la Maison de la Culture d’Amiens en 1973.

 

 

Le langage des vivants

par Andre Barey

En 1964, année de naissance de l’hypothèse de la Fonction oblique énoncée par Claude Parent et Paul Virilio, Claude Parent est déjà l’auteur du pavillon de l’Iran à la Cité Universitaire de Paris et de la maison du sculpteur André Bloc au Cap d’Antibes qui, entre autres réalisatlons, lui valent l’honneur de toutes les revues internationales d’architecture et lui confèrent une solide réputation.

A 40 ans, architecte connu, honoré, li peut dès lors rejoindre la clique des chercheurs essoufflés et se consacrer à quelques recherches bien esthétisantes ; en opposition à la philosophie de l’angle droit, œu­vrer lui aussi à l’élaboration du néo-baroquisme ou de quelques nouvelles tartes à la crème de l’archi­tecture d’avant-garde. A l’heure où l’on continue à édifier le monde de demain sur les ruines de la Charte d’Athènes, il peut aussi prendre son temps.

Du moins le pourrait-li, s’ll ne s’était brouillé depuis longtemps avec une architecture « où seule la forme est audace et dont le squelette reste inchangé », et surtout s’il ne portait déjà on lui le fondement d’une autre architecture.

A cette époque existe déjà à l’origine de ses réali­sations – en apparence très diverses – ce code d’idées, véritable prélude au grand bouleversement qu’il apportera bientôt. Des projets comme cette cité en forme de verre à pied (avec L. Mirabaud) permettant de loger 5 700 personnes dans ces loge­ments en gradin, annonce déjà les « turbines » l’une des propositions les plus audacieuses de la fonction oblique.

Et puis il y’a aussi – et assez paradoxalement – la maison Drusch. C’est au travers de cette réalisa­tion qu’il va donner une nouvelle définition de l’es­pace vu et vécu par l’homme. C’est dans cette habitation individuelle, véritable chef-d’œuvre plastique, qu’il va – avant l’église de Sainte-Bernadette du Banlay, à Nevers – élaborer les principes essentiels do la vie sur les plans inclinés et intro­duire le premier germe de cette mauvaise graine qui remettra en cause la plupart des notions sur lesquellee nous vivons.

A quarante ans, c’est pour Parent le départ de la grande aventure.

L’ARCHITECTURE OBLlQIUE

La fonction oblique consiste en premier lieu en un changement radical de la structure architecturale et du mode de vie.  »Invention d’un nouveau mode d’in­vestissement de l’espace vécu ». « possession nouvelle d’espace territorial », la fonction oblique se définit comme une architecture de l’effort, de participation, un espace-aventure où l’homme enfin retrouve ses droits.

En intégrant la circulation à l’habitation (la circula­tion-habitable), en traitant structurellement de façon identique, développement urbain et habitat privé (suppression de la notion formelle « intérieur­-extérieur), en libérant cet espace privé, en le décloisonnant (inclinaison des parois indispensables à la vie intime), en la désencombrant, de par sa structure même, du meuble objet-roi, en « abandon­nant l’univers de la matière décorative pour entrer dans celui de la matière dont l’usage sera finalité », la fonction oblique apparaît comme l’architecture de l’homme en quête de son devenir, à la fois ARCHI­TECTURE D’ENRACINEMENT ET DE LIBERATION, VERITABLE REVOLUTION URBAINE ET OPTION DE SURVIE.

L’œuvre de Parent est donc désormais entièrement axée sur le développement de cette hypothèse : Faire que cette prise de conscience devienne réalité. Depuis 5 ans, projets et réalisations se sont succédés et si on ne pout parler encore de l’édification proche de ces gigantesques structures destinées à accueillir les populations migratrices fuyant des villes dès lors inhabitables, on peut dire du moins que la fonction oblique a déjà atteint le stade de l’expérimentation : avec l’église Sainte-Bernadette du Banlay, à Nevers, le pavillon fran­çais de la Biennale de Venise (1970), les projets d’habitation Woog, Tueg, Mariottl, le complexe culturel de Charleville, le praticable réalisé pour l’exposition du Musée du Havre et tout récemment, avec l ‘espace de « circulation oblique » à la Maison de la Culture de Nevers.

Considérée aujourd’hui encore comme utopique, – même al cette proposition s’appuie sur un passé vieux de sept mille ans, expérimentée pourtant et avec les difficultés qu’on imagine, la fonction oblique entre aujourd’hui dans sa phase décisive. Avec l’appartement-atelier du peintre Andrée Bellaguet, première mise on application au niveau de la vie quotidienne de l’hypothèse de Parent, c’est la grande aventure de « l’oblique » qui commence.

Ni force de destruction, ni réaction, ni contrainte, « ne voulant vivre ou prospérer en accélérant la décrépitude des structures urbaines actuelles », la fonction oblique ne peut en fait trouver de moyens d’application qu’en recevant dans un premier temps l’adhésion d’hommes et de femmes prêts dès aujourd’hui à expérimenter un mode de vie futur.

Convaincre pour vaincre, Parent l’a très bien com­pris. Assuré que rien ne pourra se faire sans la caution future d’une partie de la population, il a donc entrepris lui-même de faire connaître sa propositlon.

Depuis 1964, Il multiplie les interventions, écrit de nombreux articles, publie un livre « Vivre à l’Obli­que », fonde une revue « Architecture-principe », monte une exposition de la première importance, qu’il conçoit et finance entièrement, intervient dans plusieurs grands colloques internationaux, s’adresse aux auditoires les plus divers, sans relâche et avec l’obstination qui le caractérise, li dresse les constats de nos échecs, viole l’intimité de nos maisons pour nous faire sentir qu’au mieux nous logeons et que nous n’habitons plus ; patiemment il développe son hypothèse et au moment où nous nous apprêtons à fuir, nous fait croire que la ville peut à nouveau, demain, répondre à nos besoins les plus profonds. Avec force et lucidité, il explique, analyse, dénonce, par de là le mur de nos habitudes, par delà les dis­cours des technocrates fossoyeurs qui ne songent qu’à loger, reloger, entasser, parquer, aux suicidés que nous sommes, il parle le langage des vivants.

En Juin 1971, à Nevers, petite ville de 42 000 habi­tants (sans université), à l’heure où l’on rentre chez soi pour s’entéléviser, près de cent personnes quo­tidiennement, hommes, femmes, usagers de l’ar­chitecture-ghetto, viennent écouter Parent parler de l’espace, de la ville, de la maison, de la vie quotidienne, de son métier d’architecte. Durant trois mois, plusieurs milliers de personnes s’ar­rêtent étonnées devant ces maquettes du monde d’aujourd’hui et qui leur font songer pourtant à un décor de science-fiction, des centaines d’autres, hésitantes, font leurs premiers pas sur les plans inclinés, interrogent, travaillent, prennent des notes, découvrent soudain l’existence d’un univers diffé­rent de leur cellule, des jeunes se groupent, cherchent autour d’eux des adhésions pour tenter cette grande aventure de l’oblique…

D’eux, dépendent peut-être notre survie et l’édification de la Cité de Demain.

André Barey
Nevers le 9 décembre 1971

La fonction oblique
Architecture ou Mystique ?

Par Gérald Gassiot-Talabot

Le principe de la circulation habitable est évidemment généralisé à l‘espace urbain avec létude des enchainements, la suppression de toute constante directionnelle : c’est la circulation dans le volume, dans laquelle les points de repère ne provoquent pas une canalisation du fluide humain. C’est à ce point que l’architecture devient mystique et que, au-delà de la satisfaction des exigences de l’homme moderne, pris dans le carcan de la cité vétuste, on voit se dessiner une prolongation philosophique qui mêle, paradoxalement, la sollicitation voire la provocation – physique et la liberté du choix, l’ascèse du dépouillement et l ‘épanouissement du comportement, le risque, voire le malaise (vertige, déséquilibre) et la recherche d’un « nouveau cycle homme-architecture » dans lequel, loin de suivre l’accélération du rythme moderne par la mobilité et l’adaptabilité destructures et des cellules d’habitation, le constructeur proposera un lieu urbain régénéré (et fixe). Nous assistons là à un véritable engagement prémonitoire, dont les « vagues », les « cratères » des « sites de dérivation » dessinées par Parent et Virilio composent l’alphabet de base.

Cette vision du futur prévoit donc un « abandon des villes », devenues inutilisables, et la création d‘unités structurelles, fermées sur elles-mêmes ou articulées les unes aux autres, dans lesquelles les principes énoncés à Nevers se trouvent généralisés au niveau du gigantisme architectural.

Ces immenses entités, où les plans obliques se répondent en une rigoureuse ordonnance, sont conçues pour des masses énormes de population et proposent donc une nouvelle dispersion urbaine; elles dégagent au maximum la surface du sol, semblent flotter sur un plan liquide (notion de nautabillité), cassant le cycle infernal des cités tentaculaires et radioconcentriques, qui étouffent sur elles-memes et – l’avènement de l’architecture au rang d’une écriture totale, d’une écriture littéralement parlant. Je veux bien que Claude Parent justifie, avant ou après coup, peu importe, cette prochaine conquête de l’espace par l’usage systématique des plans inclinés. Ce qui unifie dans un geste global, habitation et circulation, protection et projection, exigences physiologique et psychi­que, c’est que l’inclinaison se prête par la disponibilité de ses angles d’attaque et de ses courbures à toutes les modulations : au lieu que le seul jeu orthogonal ne connaît que trois prises, à vrai dire un bien pauvre alphabet. Si l’on y regarde de près, l’architecture ne s’en est jamais contentée, et préparer le XXIe siècle devrait vouloir dire : hausser l’urbanisme au niveau d’une entreprise architecturale globale. De quoi l’Environnement de ce XXIe siècle sera-t-il fait? D’un univers carcéral, ou de cette conquête qui justifie mieux le qualificatif « spatial » que quelque bordée vers Vénus ou vers mars.

Le dessin plus encore que la théorie est l’argument décisif de l’Architecte qui mord sur le réel et un Jour le construit. Ce Jeu des villes-anneaux et des villes-traits ondoyant sur un univers reconquis à l’ordre biologique et à la liberté de l’esprit, doit être saisi au-delà de sa fermeté et de son élégance formelle ; mais cette écriture-là, déployée comme celle que la plume trace sur la feuille blanche, et qu’on peut apparenter à loisir aux rebroussements « coufiques » ou aux inflexions et aux enchaînements des lettres « cursives » n’est rien moins que le support vivant d’hommes qui découvriront une nouvelle façon de surmonter leurs contradictions, c’est-à-dire d’hommes qui auront à nouveau à vivre.

L’architecture et l’action culturelle

Par Andre Barey

LA MANIFESTATION

La manifestation Claude Parent (l’architecture oblique) se définit actuellement comme une proposition reposant sur un certain nombre d’interventions. L’ensemble des maquettes, photographies et dessins (rétrospective Claude Parent) qui cons­tituait au départ de ! ‘expérience la recherche de base – et dont la présentation nécessite un certain type de locaux et certains équipements – n’est plus aujourd’hui qu’un des éléments – d’ailleurs adaptable – de cette proposition au même titre que les films, montages, cours, entretiens, expérimentations diverses, chacune de ces interventions étant, selon les cas, indispensable ou non au développement de l’hypothèse et de l’animation.

Ce type de travail, contrairement à l’exposition, suppose l’intervention d’une équipe qui com­prend actuellement des sculpteurs, peintres, muralistes, cinéastes, danseurs, des techniciens (maquettistes, photographes) et aussi des écrivains, des Journalistes, des médecins, sociolo­gues, enseignants, etc… chacun étant au service d’une idée mais trouvant à travers elle la possibilité de s’exprimer pleinement. Cela doit conduire chaque Cois à d’autres interventions et à la remise en question constante de la manifestation en fonction des particularités du lieu, de la ville, de la région et de l’action entreprise auparavant ; ce qui détermine la nécessité d’une collaboration très étroite avec les artistes et animateurs de chaque Maison de la Culture, comme c’est actuellement le cas à Amiens.

L’INVESTISSEMENT DU LIEU

A de très rares exceptions près, l’édification des divers complexes culturels réalisés en France depuis l’après-guerre n’a fait l’objet d’aucune rencontre sérieuse entre bâtisseurs et utilisateurs au premier degré (c’est-à-dire les animateurs), ni même d’une réelle étude sur la finalité du lieu.

Au même titre que nous planifions, .empilons les habitats, parquons les individus, cloisonnons les espaces privés sans jamais tenir compte de la vie des hommes, nous logeons le théâtre, la musique, la peinture … après avoir répertorié une fois pour toutes nos possibilités d’expres­sion créatrice.

L’absence d’une prise de conscience commune du principe de l’action culturelle et du fait architectural a placé les animateurs devant un obstacle difficile à surmonter, à savoir l’obli­gation d’animer des locaux souvent au détriment de l’animation elle-même !

Or ce qui caractérise notre action c’est qu’elle n’a plus besoin de locaux déterminés pour s’exprimer mais simplement de lieux qu’il nous faut ensuite par tous les moyens décondition­ner. C’est ce que nous appelons l’investissement du lieu.

Reprenons les théories d’André Benedetto, Directeur de la Nouvelle Compagnie d’Avignon: « Aller et Jouer n’importe où … « . Ceci est valable non pas seulement pour le théâtre.

On ne peut certes nier ni la nécessité ni la spécificité de certaines salles de spectacles de cinéma ou de concert, toutefois le créateur ne doit jamais limiter son expression à une infrastructure ni laisser enfermer sa création dans un sanctuaire, mais au contraire recher­cher chaque fois une stratégie nouvelle d’investissement.

L’investissement du lieu constitue la base de notre travail dans la recherche et la rencontre d’un public. Pour exister et provoquer la rencontre, il faut pouvoir briser toutes les contrain­tes d’une fausse architecture : « Casser » les locaux fermés pour en faire des lieux « ouverts », créer dans des lieux ouverts à tous les vents de véritables mondes clos.

Pierre angulaire de notre recherche, l’investissement du lieu est aussi la seule possibilité de nous prémunir contre la « consécration culturelle » qui serait le pire obstacle à notre démarche.

UNE NOUVELLE FORME D’ACTION CULTURELLE

Il faut souhaiter demain prendre possession des structures d’accueil existantes mais aussi de lieux nouveaux, insoupçonnés, où s’implanteront les « praticables » (espaces expérimentaux de la fonction oblique) et favoriser au travers leur réalisation la réhabilitation des techniques artisanales.

Mêler nos préoccupations à celles des gens de théâtre et de tous les créateurs et chercheurs qui se trouveront confronter à un nouvel espace à investir et établiront entre eux une relation nouvelle.

Provoquer la création de groupes de travail composés d’enseignants, éducateurs, animateurs de comités de quartier, responsables de centres sociaux et hospitaliers, psychologues, socio­logues, etc … qui participeront à l’expérimentation d’une autre architecture et faciliteront une prise de conscience du problème architectural à l’intérieur de leur milieu.

Au-delà de chaque expérience, favoriser une action suivie dans le domaine du cadre de vie en général …

Avec l’expérimentation de l’architecture oblique, commence peut-être une nouvelle forme de l’action culturelle.

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