
Dans un environnement saturé de formes spectaculaires, Peter Märkli poursuit depuis plus de quarante ans une question simple et exigeante : comment donner à l’espace une présence durable. Né à Zurich en 1953, formé à l’ETH dans les années 1970, il s’éduque autant hors de l’école que dedans : visites, musées, dessins, confrontation lente avec le bâti et la sculpture. La découverte précoce du sculpteur Hans Josephsohn est décisive : ses torses, bustes et figures fragmentaires, d’une densité brute, montrent qu’un volume peut contenir du temps. Märkli en retient une idée essentielle : l’espace ne naît pas du calcul, mais de la forme et du poids qu’on lui donne.
La Congiunta
La Congiunta, construite à Giornico dans la vallée du Tessin entre 1992 et 1996, en est l’expression la plus aboutie.
Le bâtiment, conçu pour accueillir les œuvres de Josephsohn, apparaît comme un volume de béton brut qui ne cherche pas l’effet. Il s’organise horizontalement : un premier espace parallèle à la route, un couloir, puis une série de salles rectangulaires. Les murs sont nus, la lumière latérale est régulière, aucun élément décoratif ne détourne l’attention. L’ensemble repose sur une relation simple : le volume protège, la lumière révèle, la sculpture répond. Ce qui frappe n’est pas la matière, mais la mesure : proportions, hauteurs et profondeurs ajustées à une échelle humaine. L’espace n’est pas conçu pour être observé à distance, mais pour être parcouru et éprouvé à hauteur de pas.
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Un dessin qui pense la forme
À l’opposé des formes virtuelles ou paramétriques, Märkli revient systématiquement au dessin. Ses carnets alignent des maisons, des fenêtres, des façades, réduites à des gestes élémentaires — rectangle, ouverture, seuil — qu’il répète et ajuste jusqu’à ce qu’ils tiennent. Le dessin n’est pas un discours graphique, mais une manière de comprendre. Il ne produit pas des objets : il organise un rapport entre l’espace et celui qui l’habite.
La présence plutôt que le concept
Son architecture ne recherche pas la nouveauté. Elle paraît parfois intemporelle, comme si elle appartenait à une mémoire qui ne nécessite ni citation ni nostalgie. Fenêtres plus petites que la norme, couloirs étroits, murs épais : autant de décisions qui donnent au lieu une densité concrète, loin de l’effet médiatique. L’attention se porte sur le visiteur, le sol, la lumière, le matériau. Dans un contexte où l’architecture devient souvent un support pour technologies, logos ou performances formelles, Märkli fait l’inverse : il retire ce qui distrait. Cette économie n’est pas une ascèse, mais une manière d’offrir un espace où chacun peut projeter sa propre expérience.
Märkli ne formule pas une théorie, il construit des lieux. Ils ne demandent pas d’explication pour fonctionner et rappellent que l’architecture n’est pas seulement une image mais une expérience. Entre matière et lumière, usage et repos, il compose des espaces de présence, sobres, mesurés, qui prennent le temps d’exister.


