Outils ordinaires, Walker Evans

En 1955, le photographe américain Walker Evans publie dans le magazine Fortune une série de photographies consacrée aux outils ordinaires. Une pince, une cisaille, une truelle ou encore une clé à molette apparaissent isolées sur un fond clair, détachées de leur environnement habituel. Aucun geste ne vient expliquer leur usage. Les outils sont simplement là, offerts au regard.

Walker Evans (1903–1975) est connu pour ses photographies de l’Amérique ordinaire. Des façades de maisons aux enseignes commerciales, des vitrines aux objets du quotidien, son travail porte une attention particulière à ce qui nous entoure sans nécessairement retenir notre regard. Il photographie ces choses sans chercher à les embellir, comme si leur simple présence suffisait à révéler quelque chose de leur époque.

Dans Beauties of the Common Tool, publié en juillet 1955, Evans s’intéresse à des objets fabriqués en série, modestes et accessibles à tous. Il les considère pourtant avec la même attention que l’on pourrait porter à une sculpture. La courbe d’une pince lui évoque celle d’un cygne. Les lignes d’une cisaille lui paraissent si justes qu’il serait difficile d’imaginer leur ajouter le moindre détail.

 

 

 

 

Evans parle de « undesigned forms », des formes qui paraissent ne pas avoir été dessinées. Il ne s’agit pas d’objets dépourvus de conception, mais d’objets dont la beauté ne semble pas avoir été recherchée pour elle-même. Elle apparaît comme une conséquence de leur fonction.

Le photographe se montre d’ailleurs critique envers les fabricants qui cherchent à moderniser artificiellement certains outils. Il évoque notamment le fil à plomb, autrefois semblable à une toupie d’enfant, dont la forme traditionnelle a été remplacée par une silhouette évoquant un vaisseau spatial. À vouloir lui donner une apparence nouvelle, ces fabricants auraient fait perdre à l’objet une part de sa simplicité.

En retirant les outils de leur contexte, Evans les libère momentanément de leur fonction. Ils ne servent plus à couper, à saisir ou à mesurer. Ils deviennent des formes que l’on peut observer pour elles-mêmes. Pourtant, leur usage demeure perceptible dans leurs contours. Même immobiles, ils semblent conserver la mémoire des gestes auxquels ils sont destinés. La beauté n’est pas nécessairement le résultat d’une intention. Elle peut aussi naître de l’usage et attendre simplement qu’un regard s’y attarde.

 

Photographies : Walker Evans
Beauties of the Common Tool, 1955
Source et publication originale : Fortune, juillet 1955
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