Le White Cube, l’espace d’exposition

D’après l’artiste, critique d’art et historien Brian O’Doherty, le ‘White cube’ est l’archétype des espaces d’expositions d’art du 20e siècle. Dépourvu de fenêtres, cet espace blanc, propre et sans ombre est une sorte de ‘non-lieu’, un espace neutralisé dans lequel sont exposées des oeuvres d’art isolées du monde extérieur et du contexte réel, aussi bien historique que géographique. L’art y vit dans une espèce d’éternité, et bien que plusieurs périodes (et styles) puissent s’y côtoyer, le temps n’a pas de prise sur lui.

Jusqu’aux 19°s, les tableaux étaient des images figuratives basées sur la représentation de fragments de paysages, des portraits, des scènes, des natures mortes. Chaque tableau était vu comme une entité autonome et se trouvait totalement isolé de son voisin, notamment par l’utilisation du cadre. L’espace était discontinu et divisible en séquence. Toutefois, l’idée du cadre, en tant que principe rigide qui enfermait le sujet au centre du tableau commença à être remis en question avec l’arrivée de l’impressionnisme dont l’un des grands représentant fut Claude Monet. Les impressionnistes furent en effet parmi les premiers à ne plus considérer le tableau comme une « fenêtre ouverte », mais comme une harmonie englobant la toile, le cadre, le mur et le décor de la pièce. Petit à petit, les peintres laissèrent tomber le cadre et se mirent à considérer le bord comme une unité structurale à travers laquelle la peinture dialoguait avec le mur derrière elle.

En 1938, lors de l’exposition internationale du surréalisme, Marcel Duchamp investissait le plafond de la galerie, qui restait le seul endroit à l’abri du regard, en y suspendant des sacs de charbon. En 1964 Arnold Bode, fondateur et chef conservateur de l’exposition ‘Documenta’ suspend lui aussi au plafond les tableaux de l’artiste Ernst Wilhelm Nay dans une sorte de ‘happening’. Alors que Marcel Duchamp avait consciemment créé son oeuvre dans l’optique de l’accrocher au plafond, Ernst Wilhelm Nay, quand à lui, ignorait que ses oeuvres seraient présentées de cette manière. Généralement dans les musées et galeries d’art, les oeuvres sont installées indépendamment de l’intention de l’artiste. Donald Judd estime que les oeuvres d’art installées par les conservateurs puis déplacées en fonction des expositions temporaires deviennent finalement secondaires.

Marcel Duchamp, ‘1200 sacs de charbon’, 1938, exposition internationale du Surréalisme, Galerie des Beaux-Arts, Paris

 

Ernst Wilhelm Nay, Documenta 3, Kassel, conservateur Arnold Bode,1964 © Documenta Archive, Kassel.

Ces installations qui jouent sur l’imprévu pour interpeller le visiteur participent à l’expérience physique et sensorielle du visiteur.

Plus tard, les artistes minimalistes dirigèrent leur travail sur la perception des objets et leur rapport à l’espace. Leurs oeuvres agissent comme des révélateurs de l’espace environnant. Ces artistes introduisent la notion des ‘tableaux-objets’, des oeuvres qui ne sont ni peintures, ni sculptures mais sont considérés comme des objets uniques, des entités réduites à la matière et au volume pur, qui ne proposent ni temps ni espace au delà d’eux-mêmes.

Ce changement interroge naturellement la notion d’espace et le rapport entre l’oeuvre et l’espace d’exposition.

Pour l’artiste Donald Judd, l’un des fondateurs de l’art minimal, l’oeuvre d’art doit provoquer une sensation visuelle compréhensible immédiatement. Elle ne doit donc faire référence à rien d’autre qu’à elle-même, sa forme, sa couleur, son espace, ce qui implique de la débarrasser de toute figuration illusionniste. Dans son texte « Specific Objects » publié en 1965, Donald Judd écrit : « les trois dimensions sont l’espace réel. Cela élimine le problème de l’illusionnisme et de l’espace littéral, de l’espace qui entoure ou est contenu dans les signes et les couleurs. Ce qui veut dire qu’on est débarrassés de l’un des vestiges les plus marquants et les plus critiquables, légués par l’art européen. » Dans les années 1969, avec le mouvement « Land Art », l’art « in situ » commence à apparaître. Les artistes rejettent l’espace d’exposition et interviennent directement dans l’espace de vie, dans le paysage. Par une simple trace ou une installation d’une échelle colossale, elle est réalisée spécialement pour le lieu qu’elle occupe.

Donald Judd’s 100 Untitled Works in Mill Aluminum (1982–1986) in Marfa. Contrasté avec l’espace d’exposition conventionnelle, il laisse intégrer son travail dans le contexte réel. (Photo by Todd Eberle.)

 

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