Paysage inconnu, Jungjin Lee

La photographie de Jungjin Lee est abstraite.

Dans les paysages qu’elle capture, la beauté semble condensée en une seule image, comme dans un poème. Face à l’une de « ces scènes » saisies par l’artiste, nous restons un instant sans voix.

En suivant du regard ces noirs profonds, comme des lavis d’encre, ainsi que les lignes qui se déploient doucement à leurs côtés, on finit par comprendre, presque imperceptiblement, que le paysage représenté appartient à un lieu bien réel. Mais les titres Here, Unseen, Voice ou Unnamed Road semblent aussitôt éloigner ces lieux du monde réel, les ramener vers des espaces sans nom, distants de nous. C’est aussi ce qui rend son travail difficile à définir comme une simple photographie de paysage.

Unseen, 2024 ©Junejing Lee

Cette ambiguïté — celle d’un lieu bien réel qui semble pourtant appartenir à une sorte d’utopie inexistante — fait écho à une pratique située à la frontière de la photographie et de la peinture. Lee Jungjin commence par photographier un lieu, guidée par une perception intuitive et presque instinctive de celui-ci. Puis vient un long processus, au cours duquel elle applique au pinceau une émulsion photosensible sur du hanji, le papier traditionnel coréen, afin de trouver la couleur, la densité et les lignes qu’elle recherche. La manière dont l’émulsion est appliquée, ainsi que sa quantité, modifient la densité et les tonalités de l’image. L’artiste répète ainsi inlassablement le processus, à la recherche d’un paysage d’une profondeur silencieuse, où la beauté semble naître de ce qui échappe au regard.

Le hanji est l’un des matériaux essentiels de son travail. Contrairement à une impression réalisée sur un papier photographique traditionnel, l’image s’inscrit directement dans la matière du papier, dont la texture et la profondeur participent pleinement à l’œuvre. Ainsi, le paysage d’un lieu réel perd peu à peu sa dimension géographique et son identité précise, pour devenir un espace de profonde obscurité et de lumière, de surfaces et de lignes, de silence et de solitude.

Voice, 2018-2019 ©Jungjin Lee

Née à Daegu en 1961, Lee Jungjin étudie les arts appliqués à l’université Hongik. Alors qu’elle commence à s’intéresser profondément à la photographie pendant ses études, elle travaille ensuite comme photographe pour la revue Ppuri Gipeun Namu (The Deep-Rooted Tree). Elle y développe notamment un travail documentaire consacré à la vie d’un homme âgé vivant de la récolte de ginseng sauvage sur l’île d’Ulleungdo, une expérience qui joue un rôle déterminant dans son parcours de photographe.

En 1988, elle part à New York pour poursuivre des études de photographie à la New York University. Elle y rencontre Robert Frank et travaille comme son assistante au début des années 1990. Cette rencontre aura une influence importante sur sa manière d’envisager la photographie et son propre travail. Elle entreprend ensuite plusieurs voyages à travers les États-Unis et commence à photographier les paysages désertiques américains. La série American Desert, réalisée au début des années 1990, marque le début d’un travail consacré au paysage qui se poursuivra à travers plusieurs séries. Ses œuvres sont aujourd’hui conservées dans les collections de grandes institutions, parmi lesquelles le Metropolitan Museum of Art, le Whitney Museum of American Art, le Los Angeles County Museum of Art et le National Museum of Modern and Contemporary Art de Corée.

 

Jeju, 2020-2021 ©Jungjin Lee

 

https://www.jungjinlee.com/

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