Là où dorment les enfants migrants par Magnus Wennman

« J’ai rencontré beaucoup d’enfants dans des situations différentes à chaque fois, toujours très difficiles, et je sais à quel point c’est dur pour un enfant d’arrêter d’être un enfant, d’arrêter de rire, de jouer, de s’amuser. La vie oblige certains de ces enfants à devenir adulte trop vite. J’ai souvent demandé à ces enfants quels étaient leurs rêves et à quoi ils pensaient la nuit. Beaucoup d’entre eux sont angoissés, ont peur de la nuit. »

Magnus Wennman


Chambre noire : Magnus Wennman

Le photo-reporter suédois Magnus Wennman a suivi les réfugiés syriens qui quittaient leur pays, pour fuir la guerre, lors de leur exode à travers le Moyen-Orient et l’Europe. Il en a tiré un portrait sombre et poignant des enfants migrants.

Les légendes des photos sont de Magnus Wennman.

Fara, deux ans, à Azraq, Jordanie
Fara, deux ans, adore le football. Son père essaie de lui fabriquer des ballons en mettant en boule tout ce qu’il peut trouver, mais ils ne durent pas longtemps. Chaque soir, il souhaite bonne nuit à Fara et à sa grande sœur Tisam, neuf ans, dans l’espoir que le lendemain leur apportera un vrai ballon avec lequel jouer. Tous les autres rêves lui semblent inaccessibles, mais il ne fera pas une croix sur celui-là.

Juliana, deux ans, à Horgoš, Serbie
Il fait 34°. Des mouches se promènent sur le visage de Juliana et elle se retourne dans son sommeil, l’air inquiet. Cela fait deux jours que la famille de Juliana marche à travers la Serbie. C’est l’étape actuelle d’une fuite commencée il y a trois mois. La mère de la fillette étend son fin châle au-dessus de son enfant, par terre. Juliana se calme. À quelques mètres de leur lieu de repos, un flot ininterrompu de gens marchent d’un pas lourd. C’est la fin du mois d’août et la Hongrie s’apprête à se barricader avec des fils de fer barbelés, afin de se fermer à ce torrent de réfugiés. Mais pendant encore quelques jours, il est possible de passer par la ville de Horgoš, à la frontière. Dès que la nuit arrive, la famille de Juliana tente sa chance.

Shehd, sept ans, à la frontière hongroise.
Shehd adore dessiner, mais depuis quelques temps, tous ses dessins ont le même thème: les armes. «Elle en a vu constamment, il y en avait partout», explique sa mère alors que la petite fille est endormie par terre, le long de la frontière fermée de Hongrie. Aujourd’hui, elle ne dessine plus du tout. La famille n’a apporté ni papier ni crayons avec eux en partant. Et Shehd ne joue plus non plus. Cette fuite a forcé les enfants à devenir adultes et à s’inquiéter eux aussi de ce qui va se passer dans l’heure ou la journée qui vient. La famille a eu des difficultés pour trouver de la nourriture durant son errance. Certains jours, ils ont dû se contenter de pommes qu’ils ont réussi à cueillir dans des arbres le long de la route. Si la famille avait su à quel point le voyage serait éprouvant, ils auraient choisi de risquer leur vie en Syrie.

Shiraz, neuf ans, à Suruç, Turquie
Shiraz, neuf ans, était âgée de trois mois quand elle a eu une forte fièvre. Le médecin lui a diagnostiqué la polio et a conseillé à ses parents de ne pas dépenser trop d’argent en médicaments, la fillette n’ayant aucune chance. Puis la guerre a éclaté. Sa mère, Leila, se met à pleurer quand elle décrit la façon dont elle a enveloppé sa fille dans une couverture pour la transporter depuis Kobané jusqu’à la frontière turque. Shiraz, qui ne peut pas parler, a reçu un berceau en bois au camp de réfugiés. Elle est étendue là. Jour et nuit.

Ahmad, sept ans, à Horgoš, Hongrie
Même le sommeil n’est pas une zone libre; c’est dans ces moments qu’on revit la terreur. Ahmad était chez lui quand la bombe est tombée sur la maison familiale, à Idleb. Des éclats d’obus l’ont touché à la tête, mais il a survécu. La famille cohabite avec la guerre depuis de nombreuses années, mais sans maison ils n’ont pas eu le choix. Ils ont dû fuir. Aujourd’hui, Ahmad dort parmi des milliers d’autres réfugiés sur l’asphalte, le long de l’autoroute menant à la frontière fermée de Hongrie. Cela fait 16 jours qu’ils ont fui. La famille dort dans des abris-bus, sur la route et dans la forêt, explique le père d’Ahmad.

Walaa, cinq ans, à Dar-El-Ias, Liban
Walaa, cinq ans, veut rentrer chez elle. Elle avait sa propre chambre à Alep, nous raconte-t-elle. Là-bas, elle ne pleurait jamais à l’heure du coucher. Ici, au camp de réfugiés, elle pleure toutes les nuits. Poser sa tête sur l’oreiller est horrible, explique-t-elle, car les nuits sont horribles. C’est dans ces moments-là que les attaques se produisaient. En journée, la mère de Walaa construit souvent une petite maison avec des oreillers, pour lui apprendre qu’elle n’a pas à avoir peur.

Moyad, cinq ans, à Amman, Jordanie
Moyad, cinq ans, et sa mère ont eu besoin d’acheter de la farine pour faire une tourte aux épinards. Main dans la main, ils ont pris le chemin du marché. Ils sont passés devant un taxi dans lequel quelqu’un avait placé une bombe. La mère de Moyad a été tuée sur le coup. Le garçon, qui a été transporté par pont aérien en Jordanie, a des éclats d’obus dans la tête, le dos et le bassin.

Ralia, sept ans, et Rahaf, treize ans , à Beyrouth, Liban
Ralia, sept ans, et Rahaf, treize ans, vivent dans les rues de Beyrouth. Ils viennent de Damas, où une grenade a tué leur mère et leur frère. Avec leur père, cela fait un an qu’ils dorment dehors. Ils se blottissent les uns contre les autres sur leurs boîtes en carton. Rahaf raconte qu’elle a peur des «méchants», et Ralia se met alors à pleurer.

Maram, huit ans, à Amman, en Jordanie
Maram, huit ans, venait tout juste de rentrer de l’école quand sa maison a été touchée par une roquette. Un bout du toit s’est effondré sur elle. Sa mère l’a emmenée à un hôpital de campagne, où elle a été évacuée par pont aérien jusqu’à la frontière jordanienne. Elle souffrait d’une hémorragie au cerveau dû à un traumatisme crânien. Durant les 11 premiers jours, Maram a été dans le coma. Elle est désormais consciente, mais sa mâchoire est cassée et elle ne peut pas parler.

Ahmed, six ans, à Horgoš, Serbie
C’est après minuit qu’Ahmed s’endort dans l’herbe. Les adultes sont encore assis, élaborant des plans sur la façon dont ils vont sortir de Hongrie sans s’enregistrer auprès des autorités. Ahmed a six ans et porte son propre sac durant les longues distances que parcourt sa famille à pied. «Il est courageux et ne pleure que le soir, parfois,» explique son oncle, qui prend soin d’Ahmed depuis que son père a été tué à Deir ez-Zor, leur ville d’origine, au nord de la Syrie.

Lamar, cinq ans, à Horgoš, Serbie
Les poupées, les petits trains et son ballon sont restés chez lui, à Bagdad. Lamar parle souvent de ces choses quand on fait référence à sa maison. La bombe a tout changé. La famille allait faire des courses quand elle a été larguée tout près de leur maison. Il n’était plus possible de vivre là, explique Sara, la grand-mère de Lamar. Après avoir tenté à deux reprises de traverser la mer depuis la Turquie dans une petite embarcation pneumatique, ils ont réussi à venir ici, à la frontière fermée de Hongrie. Aujourd’hui, Lamar dort sur une couverture dans la forêt, dans la peur, le froid et la tristesse.

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