Playscape de Isamu Noguchi

Kodomo no Kuni (こどもの国), Yokohama, Japón, 1965-1966 : Fotografía © The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum, Nueva York
Kodomo no Kuni (こどもの国), Yokohama, Japon, 1965-1966 : Photo © The Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum

« Je considère les aires de jeu comme un apprentissage des formes et des usages : simples, mystérieuses et évocatrices ; donc éducatives. »

Isamu Noguchi(1904–1988) refuse l’idée de la sculpture traditionnelle parce qu’il considère qu’une œuvre ne devrait pas être séparée de la vie quotidienne. Pour lui, la sculpture occidentale moderne reste souvent enfermée dans une position contemplative : un objet autonome, placé sur un socle, regardé à distance dans un musée ou un monument. Noguchi cherche au contraire une sculpture qui entre dans le monde réel, qui dialogue avec l’architecture, le paysage et les usages.

Cette position vient en partie de son parcours entre le Japon et les États-Unis. Au Japon, il découvre très jeune des jardins, des temples ou des objets artisanaux où l’art n’est pas isolé du quotidien. La pierre, le bois, les chemins, les lanternes ou les jardins secs participent d’une expérience globale de l’espace. Il ne s’agit pas seulement de “voir” une forme, mais de la traverser, de vivre avec elle. Cette sensibilité restera très présente dans son travail.

Isamu Noguchi, Playground equipment for Ala Moana Park, Hawaii, circa 1940. Courtesy of the Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum, New York /Artists Rights Society (ARS), New York. Photography © Kevin Noble.
Fay S. Lincoln, Image of Noguchi’s playground equipment for Ala Moana Park, Hawaii, c. 1940. Courtesy of the Isamu Noguchi Foundation and Garden Museum, New York / Artists Rights Society (ARS), New York.

Noguchi pense aussi que la sculpture moderne doit répondre à la ville contemporaine et aux besoins collectifs. Dans plusieurs textes et entretiens, il explique que l’artiste ne devrait pas produire uniquement des objets destinés aux galeries, mais participer à la création d’espaces publics, de jardins ou de terrains de jeux. Il voit dans les aires de jeu une possibilité nouvelle pour la sculpture : des formes qui ne sont plus seulement regardées mais touchées, escaladées, parcourues par les corps.

Dans plusieurs projets, il dessine ainsi des terrains sculptés directement dans le sol : monticules à gravir, tunnels, spirales, glissements de terrain artificiels ou structures géométriques servant autant à jouer qu’à expérimenter l’espace. L’enfant n’utilise plus seulement un objet ; il compose avec un environnement entier. Le jeu devient une manière de découvrir les formes par le corps, par l’équilibre, la course ou l’escalade.

Ces projets restent longtemps difficiles à réaliser. Beaucoup demeurent à l’état de maquettes ou de dessins, jugés trop abstraits ou trop éloignés des standards de l’époque. Pourtant, ils annoncent une autre manière de penser l’espace public : moins compartimentée, moins autoritaire, plus ouverte à l’imagination et à l’appropriation libre. Chez Noguchi, l’aire de jeu n’est pas un décor pour enfants mais un véritable paysage social, un lieu collectif où le mouvement produit une expérience sensible de l’espace.

Cette attention au jeu rejoint sa vision plus large de la sculpture. Noguchi ne conçoit pas ses œuvres comme des objets autonomes, mais comme des formes capables d’entrer dans la vie ordinaire. Qu’il travaille la pierre, la terre ou le béton, il cherche toujours une relation directe entre le corps et l’espace. Ses sculptures monumentales, ses jardins et ses terrains de jeux procèdent ainsi d’une même idée : créer des formes simples, ouvertes, que chacun peut parcourir et interpréter librement.

 

Aujourd’hui encore, les projets de Noguchi continuent d’influencer la manière dont artistes, architectes et paysagistes envisagent les espaces publics. Ses aires de jeu apparaissent comme des lieux à mi-chemin entre sculpture, paysage et architecture, où l’expérience du corps devient centrale. Elles montrent qu’une sculpture peut être plus qu’un objet à contempler : un terrain à explorer, un espace partagé, une manière d’habiter le monde.

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