Naoshima est une petite île de pécheur d’environ 3000 habitants située au Sud du Japon, qui connait une renommée mondiale grâce à son projet d’art contemporain initié en 1989. Unique, le cas de l’île Naoshima se distingue par son intégration artistique et architecturale en complète harmonie avec la situation insulaire, l’environnement naturelle et à la vie locale, créant ainsi un univers à part entier.

Le projet de l’île peut être divisé en deux parties. Le premier, le Art House Project prend place dans le village Honmura, tandis que le deuxième - le projet muséologique - se situe dans la partie naturelle de l’île.

L’île Naoshima comprend trois villages : Miyanoura, Honmura et Tsumu’ura. A l’écart de ces trois villages, sur la partie nord de Naoshima, se trouve la zone industrielle spécialisée dans la production de cuivre installée sur l’île depuis les années 1910. Appartenant à Mitsubishi Materials Corporation, l’un des plus grand fabricant de cuivre en Asie, cette zone industrielle constitue la principale source de revenue des 3600 habitants de Naoshima mais provoquent en même temps des problèmes importants de pollution.

L'origine du projet Naoshima

En déchéance depuis les années 1960 suite à la crise économique qui frappe le Japon, En 1987, une partie de l'île est racheté par Tetsuhiko Fukutake, président de la société Benesse Corporation. Son but était de redonner vie à l’île et de faire redécouvrir son paysage. En 1989, il s'associe avec Chikatsugu Miyake, le maire de Naoshima, pour développer la partie sud de l’île en créant un lieu éducatif et culturel destiné à accueillir les enfants des différentes régions du Japon venus pour séjourner, se rencontrer et redécouvrir le paysage de la région.

Le projet prend une orientation radicalement artistique après le décès de Tetsuhiko Fukutake, président de la Benesse Corporation.

Repenser la notion de musée

Dans le cadre de son projet d’art, l’île Naoshima devient dans sa globalité un musée qui permet aux artistes de rompre avec l’isolement culturel du musée classique. Ici l’environnement culturel et géographique participe à l’exposition. En se déplaçant dans un contexte spécifique, les oeuvres d’art sortent de l’espace symboliquement immatériel du « White cube » et se confrontent directement avec l’environnement, l’histoire, le climat et les saisons. L’art est en relation immédiate avec la nature. Sur Naoshima, l’art se transforme d’objet à voir en espace à vivre.

Naoshima est un lieu qui offre aux artistes la possibilité de créer leurs oeuvres sur place. Une oeuvre in situ n’est pas figée, elle vit et évolue dans le temps avec son environnement. Elle implique une interaction avec le public qui peut la toucher, tourner autour, la compléter. A Naoshima, on peut voir des sculptures d’artistes installées dans le paysage naturel, au bord de la mer ou au milieu de la végétation, ce qui entraîne une mutation du paysage local. Dans le village Honmura, les maisons traditionnelles abandonnées se transforment en installation d’art. Dans le complexe muséale de l'île, construit par Tadao Ando, les espaces d’exposition sont dessinés pour chaque artiste. Qu’il soit dans la nature ou dans l’architecture, l’art se confond avec l’environnement, ne fait qu’un avec l’espace.

L’ensemble crée une identité forte et unique. Naoshima devient une sorte de médium qui relie les créateurs et les visiteurs. Ici l’oeuvre d’art n’est plus limitée à quelque chose à voir, mais devient une expérience aussi bien visuelle que spatiale. Le rapport entre l’architecture et l’art devient plus cohérent tout en offrant un contexte général à l’ensemble des oeuvres installées à Naoshima : elles se situent dans un milieu culturel, dans un contexte purement spécifique et unique.

Intégré dans l’espace, l’architecture et l’environnement, l’art est au centre du projet Naoshima qui devient une expérience physique, directe et immédiate.

Liste et plan des œuvres d'art In-situ de Naoshima

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Le village Honmura

L’art intégré dans les scènes de vie locale

En 1998, en marge des projets muséaux, est initié le ‘Art House Project’ qui constitue l’autre projet majeur de l’île Naoshima. Intégré dans le vieux village Honmura, à l’est de Naoshima, le projet consiste à transformer et investir les maisons traditionnelles abandonnées mais historiquement importantes. Chaque artiste invité est commissionné pour une maison entière. Dans le cadre du ‘Art House Project’, les oeuvres d’art sont intégrées au village, dans la vie quotidienne des habitants.

Les habitants de l’île Naoshima sont installées principalement dans les villages Honmura et Miyanoura, qui se sont construits autour des deux ports principaux de l’île. Le village Miyanoura s’est développé pour accueillir les bateaux de pêche. Honmura est un village qui s’est développé autour du château de l’époque Sengoku (16e siècle), malheureusement détruit aujourd’hui.

C'est pour cette raison que les bâtiments historiquement importants sont concentrés dans le village Honmura : temple, sanctuaire ainsi que de nombreuses maisons traditionnelles. Cependant, à cause du vieillissement de population, ces maisons sont de plus en plus laissées à l’abandon.

C'est dans ce cadre que la fondation Benesse décide d'installer le projet Art House. En effet, la fondation considérait important l’intégration historique et culturelle du projet dans le tissu urbain ancien de Honmura. Pour faciliter la familiarisation des habitants avec les oeuvres, les artistes invités ont des travaux attachés à la culture japonaise.

Contrairement à la zone ‘Benesse Art Area’ - où les projets muséaux et hôteliers se confrontent et s’intègrent dans l’environnement naturel de Naoshima à l’écart de la vie de l’île - le projet ‘Art House Project’ convie l'art chez les habitants, au sein de leurs lieux de vie quotidienne. Les oeuvres portent des noms traditionnels en relation avec l’histoire du village. L’important était de renforcer le tissu historique du village Honmura en réaménageant ces maisons abandonnées grâce à l’intégration de l’art.

Plan des œuvres de Honmura

Kadoya (1998)

Artiste : Tatsuo Miyajima
Architecte : Tadashi Yamamoto
«Naoshima’s Counter Window»,
«Sea of Time ‘98» 1998,
«Changing Landscape» 1999

‘Kadoya’ est le premier projet réalisé dans le quartier Honmura en 1998. Il est l’oeuvre de l’artiste contemporain Tatsuo Miyajima, dont le travail est facilement accessible et approchable pour les habitants. Installée dans l'une des plus grands maisons du quartier, vieille de 200 ans, l'œuvre «Sea of Time» a été conçu par l'artiste avec la participation des habitants. L'installation consiste en une multitude de compteurs LED sur lesquels défilent indéfiniment les chiffres de 1 à 9 à des vitesses variables et qui sont placées dans un bassin d'eau d'une surface de 4.8mx5.7m et de 15 cm de profondeur. Chacune des LED correspond à un habitant qui décide de la vitesse du compteur qui lui est attribué. Le plus jeune participant avait 5 ans, le plus âgé 95 ans. Tatsuo Miyajima a offert un certificat à chacun des participants. Ainsi il a immortalisé le temps choisi par les habitants.

À travers ses oeuvres, Tatsuo Miyajima projette ses pensées philosophiques et bouddhistes, notamment la notion de transmigration.

Minamidera (1999)

Artiste : James Turrell
Architecte : Tadao Ando
«Backside of the Moon» 1999

Minamidera est le seul projet entièrement reconstruit par Tadao Ando pour abriter l’oeuvre de James Turrell, l’unique artiste occidental invité a participer à Art House Project. Il est situé dans l’ancien site du temple du quartier. Pour cette raison, il prend une position centrale dans le quartier Honmura. Bien que la construction soit moderne par ses proportions, Tadao Ando voulais évoquer la présence du passé en utilisant du bois brûlé Yakisugi, matériaux traditionnellement utilisé dans le village.

"Nous cherchions un terrain vide suffisamment grand pour accueillir le travail de James Turrell. Dans ce bâtiment d’une surface de 202m2, l’artiste voulait montrer comment l’obscurité devient la lumière. Le visiteur entre à l’intérieur de du bâtiment aveugle qui baigne dans le noir complet. Petit à petit le visiteurs s’habitue à l’obscurité et commence à distinguer l’espace puis commence à percevoir un écran bleu en face de lui. Le visiteur s’approche et ainsi découvre que cette espace qui paraissait complètement noir était en fait rempli de lumière."

Kinza (2001)

Artiste : Rei Naito
Concept de l’espace : Rei Naito
Architecture : Masaru Kimura, Sunao Nagata (Art Station)
OEuvre : «Being Given» 2001

L’artiste Rei Naito est née en 1961 à Hiroshima. Elle a fait ses études de communication visuel à l’université Musashino à Tokyo. Son travail consiste en des installations d’objets délicats comme l’air, l’eau et la lumière. Rei Naito considère son travail comme une partie de soi. Pour cette raison, elle ne se détache pas de son travail.

À l’intérieur de Kinza (53m2), une grande bague en pierre est mystérieusement posé. Seulement une personne peut entrer à la fois. Le nombre de visiteur est donc limité à quatre personnes maximum pour une heure.

Go’o Shrine (2002)

Artiste : Hiroshi Sugimoto
Architecte : Hiroshi Sugimoto, Masaru Kimura, Toshio Shibata
«Appropriate Proportion» 2002

Né est 1948 à Tokyo, Hiroshi Sugimoto est un artiste qui explore dans son travail la nature du temps en utilisant la photographie en tant que médium.

Go’o Shrine est un temple shintô (sanctuaire) du village tombé en ruine. Comme c’est un lieu sacré pour les villageois, on a invité l’artiste photographe Hiroshi Sugimoto spécialiste de l’art traditionnel et religieux du Japon.

Hiroshi Sugimoto a aménagé entre le temple shintô et un tertre funéraire à proximité un escalier en verre optique (utilisé dans les appareils photos) pour les relier. Pour Sugimoto cet ensemble signifie l’harmonie de la naissance et de la mort, deux notions qui sont unies et séparées depuis l’époque où le bouddhisme entre au Japon. Il voulait employer une matière transparente pour signifier que ce n’est pas un passage pour les humain mais pour les dieux.

Haisha

Artiste : Shinro Ohtake

Né en 1955 à Tokyo, Shinro Ohtake est un artiste peintre qui a étudié à la Musashino Art University. Son travail artistique est basé principalement sur le collage.

Shinro Otake investit la maison Haisha, un ancien cabinet dentaire de Naoshima aujourd’hui abandonné. L’artiste transforme cette maison selon son univers. Cette maison traditionnelle devient un mélange d’objets qu’il a ramassé et peint. Le thème de son travail est le rêve, comme si il décrit son intériorité.

Ishibashi (2006)

Artiste : Hiroshi Senju
Architecte : Hiroshi Senju, Soichiro Fukutake
«The Garden of Ku» 2009
«The Falls» 2006

Hiroshi Senju est né en 1958 et est diplômé de l’Université des arts de Tokyo en 1982. C’est un artiste traditionnel Nihonga spécialisé dans la peinture des chutes d’eau. Ses tableaux doivent être vu dans une lumière naturelle sombre et douce.

ISHIBASHI était la maison d’une grande famille qui travaillait pour l’industrie de la sali-culture pendant l’époque Meiji (1868- 1912). Hiroshi Senju a accroché son oeuvre «The Garden of Ku» sur un mur à l’intérieur, dans une douce obscurité. La figure brumeuse des montagnes se fond doucement dans la maison transformant l’ensemble en une pièce d’art. Le sol laqué en noir reflète le mouvement du tableau. Le second tableau «The Falls» mesure 15mètres et est installé dans l’ancienne cave de la maison. À l’extérieur dans la cour, une longue pierre est posée, complétant la scène et offre une assise aux visiteurs.

Gokaisho

Artiste : Yoshihiro Suda
Architecte : Yoshihiro Suda, Yuji Akimoto

Né en 1969, Yoshihiro Suda étudie le design graphique à Tama Art University. L’artiste sculpte le bois pour créer des fleurs à l’apparence réaliste. Dans son travail, il mélange le vrai et le faux qu’il confronte en les réunissant.

Situé à côté de Kinza, Gokaisho prend place sur un terrain abandonné où les gens venaient jouer au Go, en face de la maison du maire du village. Gokaisho signifie la maison du go. Dans la cour de la maison, Yoshihiro Suda plante un vrai arbre de camélia puis installe des sculptures de camélias dans deux chambres situé à coté.

Benessee Art Area

Paradis de l'architecture et de l'art

Au sud de l’île Naoshima, dans le Parc National de Setonaika, Benesse Corporation a aménagé un complexe artistique. Composé de musées et d'hôtels, ‘Benesse Art Area’ est installé en hauteur et à proximité de la mer. Le site offre une vue généreusement ouverte sur la mer intérieure de Seto.

Soichiro Fukutake, le président de la fondation Benesse, confie l'ensemble du projet à l'architecte Tadao Ando qui y développe ses préoccupations sur l'espace, la lumière et la géométrie.

Sur l’île Naoshima, Tadao Ando intègre ses projets dans la nature, fusionne ses architectures dans la topographie, enfouissant les façades dans le sol. Ses projets nous offrent un aperçu de ses recherches sur l’architecture souterraine. Cette démarche est certainement liée à l’envie de l’architecte de conserver le paysage naturel de Naoshima, de trouver un équilibre entre la nature et l’architecture. Ando utilise les formes géométriques simples comme un outil de rencontre entre la nature et l’architecture. C’est un acte tranchant, qui permet de revendiquer le caractère propre de l’architecture, même si cette dernière est caché derrière la topographie de l’île.

Ses architectures nécessitent un déplacement du spectateur. Les chemins tracés par Tadao Ando, accompagnent les différentes expériences spatiales du visiteur, qu'elles soient physiques ou sensibles.

Pour Ando, la géométrie est l’outil essentiel qui permet à l’architecture de revendiquer sa présence physique et d’organiser la rencontre entre la nature et l’architecture. Grâce à ces géométries, l’architecture et la nature peuvent s’harmoniser mais aussi trouver chacun sa propre place. Ando établit au fur et à mesure son univers à travers les nombreux projets de Naoshima où ses architectures s’intégrent dans le paysage topographique de l’île.

L'architecte de Naoshima, Tadao Ando

«Le risque, quand on relie l’architecture à la nature, est de tomber dans la facilité de l’interprétation directe pour créer une harmonie. Mais dans le bâtiment de Tadao Ando, la nature devient un élément abstrait.» Soichiro Fukutake

 

Tadao Ando cherche la manière d’intégrer ses bâtiments dans le paysage naturel de Naoshima. Lors de sa première visite sur l’ile, en regardant les paysages naturels, il imagine l’idée d’enterrer les bâtiments, de faire une architecture invisible.

Les trois musées ‘Benesse Museum’ (1992) ‘Chichu Museum’ (2004) et ‘Lee Ufan Museum’ (2010) sont construits les uns après les autres selon cette idée.

L'intervalle temporelle qui sépare la construction des trois musées permet à Tadao Ando de radicaliser son idée, de faire une architecture souterraine intégrée dans la topographie de l'île.

 

«La géométrie projetée au sein de la nature revendique son propre caractère dans le contraste qu’elle crée avec la nature. Par la rencontre avec les lignes géométriques, la nature met en relief sa propre présence. Et grâce au dialogue né de la rencontre entre ces deux éléments, l’environnement, support de la vie quotidienne, trouve sa place.» - Tadao Ando

Benesse House Museum

Construit en 1992, Le Benesse Art Museum, est le premier bâtiment construit dans le cadre du projet artistique de Naoshima. Il est basé sur le concept de la cohabitation entre la nature, l'art et l'architecture. Semi-enterré, il se situe en hauteur sur un flanc de colline et se déploie autour d’un volume central en forme cylindrique.

Son architecte, Tadao Ando, a cherché minutieusement une topographie à plusieurs niveaux afin de répartir les espaces dans différentes hauteurs. L'ensemble du bâtiment est composé d'interpénétrations géométriques qui permettent de créer les jonctions et de hiérarchiser les espaces.

L'Hotel Oval

Trois ans après la construction du complexe Benesse House Museum, Tadao Ando achève en 1995 l’hôtel ‘Oval’. Construit sous terre, l'hotel comprend 6 chambres, certaines décorées d'œuvres d'art, est s'ouvre, en son centre, sur le ciel.

Chichu Art Museum

Pour les projets de Oval et Chichu Museum, Tadao Ando investit le sommet des montagnes pour y aménager un lieu de rencontre entre le ciel et la terre. Dans ces deux projets, à la fin de ses parcours, l’architecte n’oublie pas de laisser une vue étendue et ouverte où les tensions disparaissent derrière le paysage paisible de Naoshima.

 

Achevé en 2004, le Chichu Museum est le musée le plus abouti de l’île. Il est considéré comme l’un des plus beaux musées au monde. Entièrement enterré dans le site, il est dépourvu de façade. Seules son entrée et sa sortie sont visibles. Composé de différents espaces d’exposition, l’ensemble est relié par des passages souterrains ouverts vers plein air.

 

Il consacre ses espaces d'expositions, dessinés en fonction des œuvres, à 3 artistes occidentaux majeurs :  Claude Monet, James Turrell et Walter de Maria.

Le Lee Ufan Museum

En 2010, Tadao Ando achève le Lee Ufan Museum, le dernier bâtiment construit à Naoshima, entièrement dédié aux oeuvres de l’artiste coréen Lee Ufan.

Dessiné en collaboration avec l'artiste, le Lee Ufan Museum est construit comme une sorte de sanctuaire. Tadao Ando enterre complètement le Musée dans la topographie. Il aménage, avant l’entrée du musée, un vaste panorama visuel sur la mer à travers les sculptures de l’artiste qu’il installe sur une plaine plane.

Ensuite, un long couloir bordé de deux hauts murs aboutit à une cour extérieure en forme triangulaire avant de s’enfermer complètement dans les profondeurs du musée Lee Ufan.